Histoire de la traverse Québec-Lévis et du jeton Lauzon

Aujourd’hui lorsque nous avons besoin de traverser à Lévis, on peut y aller en auto par les ponts ou utiliser les traversiers.  On fait le trajet dans quelques minutes.  Avez-vous déjà pensé aux misères et aux traversées dangereuses d’autrefois?

Aux siècles derniers, le seul moyen disponible était le canot.  Les canotiers qui exerçaient ce métier dangereux mettaient en péril leur vie et celle des autres.  Il suffit de penser aux vents, aux courants, aux vagues et même les glaces parfois qui descendaient le fleuve.  Il fallait une bravoure extraordinaire, une habilité certaine pour réussir de tels exploits.

En 1817 le progrès fit de grands pas avec la mise en place d’une première barque à vapeur entre les deux rives.  Avant d’en parler, voici un bref historique de la construction maritime à Québec.

C’est à l’intentant Jean Talon que nous devons la construction maritime.  En effet la construction des premiers navires qui surgirent de nos chantiers, remonte au régime français.  Une grande activité où résonnèrent les bruits des marteaux et le crissement des poulies.

Sous le régime anglais cette activité économique se continue et le commerce prend de plus en plus de la place dans nos activités quotidiennes.  En 1816 des marchands de Québec, de Montréal qui avaient des succursales de leur commerce dans la ville et d’autres citoyens de la pointe de Lévis formèrent une société dans le but de construire un vaisseau à vapeur pour transporter des denrées, des animaux, des voitures et autres objets entre le port de Québec et la rive sud, face à Québec.

Un spécialiste en construction maritimes, John Goudie est chargé de se rendre à New-York afin d’aller visiter les vaisseaux à vapeur et dresser des plans pour le futur vapeur qui sera en service entre Québec et Lévis.  En retour Monsieur Goudie s’engage à fournir sur ses terrains et grèves de la paroisse de St-Roch une place convenable au prix de 75 Louis pour la construction du vapeur.

À l’automne 1816, la construction du navire débute sur les chantiers de M. Goudie près du pont Dorcherter.  L’engin et l’appareil nécessaire pour mouvoir le bateau sont confiés à un autre spécialiste, John Caldwell.  En septembre 1817, le vaisseau est lancé.

Source de la photo http://saint-roch.blogspot.ca/p/les-organisations-de-defense-ouvrieres.html

 

Dans la Gazette de Québec du 2 octobre 1817, on relate la cérémonie.

Dimanche dernier au matin fut lancé au chantier de M Goudie, le beau streamboat Lauzon de 310 tonneaux.  Ses mouvements ont la force de 28 chevaux.  Ayant été lancé lorsque la mer était basse, il s’échoua sur un banc de sable dans la rivière Saint-Charles mais il s’en retira sans avarie à la marée suivante.

Ce petit accident priva quelques messieurs qui y ont quelques intérêts, de faire immédiatement un tour sur ce bateau ainsi qu’ils l’étaient proposé.  Cependant hier, ils montèrent, descendirent et traversèrent le fleuve.

En montant, le bateau eut à opposer un vent fort et une mer forte.  Il alla cependant avec la plus grande facilité dans toutes les directions.  Ses mouvements furent très bien exécutés et il n’y a point de doute qu’il répondra parfaitement au but de sa construction qui sera de naviguer entre le quai de M. Goudie à la basse ville et au quai de Pointe Lévis.  Pour cela, il y a un gouvernail à chacun des bouts, par le moyen desquels, en arrêtant son mouvement de l’avant, on peut le faire aller dans une direction opposée sans revirer.

L’article du journal est explicite, cependant ce n’est qu’au printemps de 1818 que le Lauzon commencera ses traversées régulières.

La barque à vapeur comme on l’appelait maintenant, rendit de fiers services dès sa première année d’opération.  On afficha sur les quais, les heures de départ pour les deux rives et l’on pris soin de garder à bord une pendule que l’on réglait sur l’heure de la ville afin qu’il n’y eut aucun retard.  Deux minutes avant chaque départ, on sonnait le cor afin d’avertir les retardataires.  La traversée prenait de 10 à 15 minutes dépendant des conditions de la mer.

La compagnie, propriétaire du bateau fit frapper en 1821 une pièce nommée jeton en plomb d’une dimension de 25 mm. afin d’éliminer le paiement en argent.  Ces pièces étaient vendues sur les quais et activait le service de la traversée.  L’avers de la pièce illustrait le navire avec son nom et la date 1821 alors qu’au revers l’inscription se lisait : Bon pour huits sols/ Four/pense/token.  Ce jeton est catalogué dans le volume de Pierre-Napoléon Breton au numéro 560 et il est considéré comme rare.

 

En plus de son utilisé commerciale, il est facile d’imaginer que le « Lauzon » eut son petit succès de curiosité car les 3/4 des gens de la ville, n’avaient jamais mis les pieds sur l’autre rive.  Non seulement on voulut visiter la place d’en face mais les plus pauvres firent des économies afin de pouvoir le dimanche se payer le luxe d’une charmante excursion sur le fleuve.

Le premier capitaine fut Michel Lecours dit Barras.  Il se devait de connaitre et d’étudier la force de la vapeur, calculer la vitesse des vents et des courants, surveille les mouvements de son navire afin qu’il n’aille pas se briser sur les quais.  Parfois la communication entre le capitaine et l’ingénieur se faisait difficilement et le bateau récolta quelques bosses énormes sur ses côtés.  Si l’ingénieur stoppait le mécanisme trop tôt, le courant emportait le bateau loin du port avant qu’il puisse remettre l’engin en marche pour aborder le quai avec quelques longues minutes de retard.

Les canotiers de leur côté, regardaient le navice à vapeur comme une sérieuse entrave à leur gagne pain et qualifiaient le bâtiment de « chiennes d’inventions anglaises ».

Également des passagers fortement intéressés par le fonctionement du mécanisme et qui voulaient à tout prix voir tourner l’hélice, se penchaient dangereusement et quelques uns d’entre eux prirent des bains forcés.  Il eut même une noyade et les propriétaires furent forcés d’exercer une surveillance plus étroite.

La traverse eut quelques propriétaires.  En 1824, James McKenzie l’acheta et fit mettre sur les jetons une contremarque « J.McK » puis celle de son associé « J.T » pour John Thompson que vous voyez ici.  Le vapeur « Lauzon » accomplit loyalement sa mission durant 16 ans.  Fatigué, meurtri par les chocs répétés, couvert de blessures sur les côtés, il sombra dans l’anse de Wolfe à l’été 1833.  Il fut renfloué mais il n’était plus en mesure de rendre service.

 

Contremarque de James McKenzie

Contremarque de John Thompson

 

Biblio.: Résumé d’une causerie de Mme Reine Malouin, reproduite dans le bulletin « Quebecensia » numéro de mars-avril 1990.

Les photos des jetons proviennent du site d’enchère www.icollector.com