La lecture et la datation des monnaies de l’empire romain

Tout collectionneur un tant soit peu intéressé sait lire et comprend le sens général des légendes latines apparaissant sur  les monnaies qui ont circulé ou circulent encore en son pays. En effet, les monnaies modernes d’un même type ou émises sous un monarque donné portent la plupart du temps une légende qui ne varie guère au fil des décennies. Mais cela devient beaucoup plus compliqué lorsque cette dernière change très souvent, comme sur les monnaies de l’empire romain, bien que plusieurs constantes viennent en simplifier la lecture.

Une des premières choses à savoir pour déchiffrer une légende de monnaie romaine impériale est que l’espace entre les mots, nécessaire à une compréhension rapide d’une phrase ou d’une suite de mots (dans le cas des titres de l’empereur une suite de mots ne forment pas nécessairement une phrase) est bien souvent omis! Autres choses à surveiller: les abréviations. Bien des mots sont abrégés au point de n’être constitués que de la première lettre seulement. D’autres sont formés de 2 lettres mais surtout de 3 ou plus. Par surcroît, les mots sont souvent abrégés de façon totalement arbitraire, tout dépendant de la surface de travail dont on disposait. La figure 1 montre un denier de Trajan (98 – 117) qui illustre parfaitement le phénomène.

DatationMonnaiesRomainesFigure1

Figure 1

Analysons les légendes de cette pièce en détail. À l’avers, en débutant sous le buste, avec la partie ayant la tête en bas, nous avons: IMPCAESNERTRAIANOPTIMAVGGERDACPARTHICO. Une fois les mots (ou abréviations de mots) séparés on a: IMP CAES NER TRAIAN OPTIM AVG GER DAC PARTHICO. Comme vous le constatez,  la majorité des mots sont abrégés. Avec les mots au complet nous aurions IMPERATORI CAESARI NERVAE TRAIANO OPTIMO AVGVSTI GERMANICO DACICO PARTHICO et dont voici la signification: À l’empereur césar Nerva Trajan auguste germanique dacique parthique.

Les titres de l’empereur sont les mots demeurés en minuscule dans la traduction. Tous les empereurs étaient à la fois césar et auguste car les deux grands chefs d’états ayant porté ces noms célèbres les ont légués à leurs successeurs. D’autres titres s’ajoutaient, tels ceux du revers de ce même denier – que nous verrons un peu plus loin –  et tels les trois derniers mots de l’avers: des titres relatifs aux contrées nouvellement conquises étaient régulièrement décernés à l’empereur. La campagne militaire du début de règne en Germanie valût à Trajan le titre de Germanicus, suivi d’un autre, gagné à la fin de la première des deux guerres daciques – la dernière s’étant terminée avec l’annexion de la Dacie – en plus de celui de la campagne contre les Parthes.

Il est à noter que dans ce cas-ci la légende est au datif (dans la langue latine marque la destination, l’attribution), c’est pourquoi NERVA s’écrit NERVAE (1e déclinaison), GERMANICVS et TRAIANVS sont devenus GERMANICO et TRAIANO (2e déclinaison), IMPERATOR et CAESAR, IMPERATORI et CAESARI (3e déclinaison?) et que la traduction commence par la préposition « À ». Le nom complet de Trajan était Marcus Ulpius Traianus mais il était souvent de mise porter le nom du prédécesseur devant le prénom usuel sur les monnaies. Le nom de Nerva (96 – 98) est donc aussi utilisé sur les monnaies de Trajan. Ainsi, sur notre denier, nous avons NERVAE TRAIANO mais sur d’autres pièces – pas au datif – le nom se lit NERVA TRAIAN pour NERVA TRAIANVS, comme sur le denier de la figure 2.

DatationMonnaiesRomainesFigure2

Figure 2

Notez la légende, dans laquelle NERVA est non abrégé (contrairement à NER sur la pièce de la figure 1), sans oublier GERMANICVS qui est abrégé différemment, soit GERM et non GER. Sur d’autres types monétaires, notamment certains deniers de l’empereur Hadrien (117 – 138), on retrouve G D PART en fin de légende pour GERMANICO DACICO PARTICO, ce qui montre bien la variété des abréviations utilisées. La légende complète de la figure 2 est IMPERATOR CAESAR NERVA TRAIANVS AVGVSTVS GERMANICVS (L’empereur césar Nerva Trajan auguste germanique) et nous amène à remarquer que Trajan ne porte que le premier des 3 titres attribués à la suite de ses conquêtes. Cette pièce est donc d’une frappe antérieure à celle de la figure 1. Est-ce que vous me voyez venir? On peut dater plus exactement les pièces grâce aux titres de l’empereur et maintes fois situer la frappe au cours d’une seule année!

L’absence du titre dacique nous indique que la frappe a eu lieu avant la fin de la première campagne sanglante de la conquête de la Dacie en 101-102. Le revers nous donne d’autres informations: P M TR P COS IIII P P. Cette formulation de titre est très fréquemment utilisée sur les monnaies de l’empire. Elle énumère de façon très condensée les titres principaux de l’empereur: PONTIFEX MAXIMUS TRIBUNICIA POTESTAS CONSUL QUARTUS PATER PATRIAE (Grand pontife revêtu de la puissance tribunitienne, consul pour la quatrième fois, père de la patrie). Le plus intéressant dans tout cela est la mention du quatrième consulat de Trajan. Consul en 91 sous Domitien (81 – 96), il reçoit son deuxième consulat en 98 lors de son accession au trône, son troisième en 100 (le consulat n’était pas nécessairement renouvelé à chaque année) et celui qui nous intéresse, le quatrième, en 101. Selon les outils de datation fournis dans les catalogues l’obtention du titre dacique eût lieu en 102. Les romains étaient très organisés et s’intéressaient à leur histoire, ce qui aujourd’hui nous permet d’avoir accès à des informations tout à fait précises et surprenantes.

Le denier de la figure 2 a donc été frappé en 101! En ce qui concerne celui de la figure 1, toujours à l’aide des tableaux donnant les dates d’attribution de chacun des titres, COS VI (au revers en haut) implique une frappe non antérieure à 112 mais c’est l’avers qui contient l’information la plus précise: OPTIMVS (le meilleur) depuis 114, Trajan est PARTHICVS en 115 jusqu’à sa mort le 8 août 117, ce qui nous laisse avec une petite fourchette de trois millésimes pour la frappe. Enfin, les lettres S P Q R en fin de légende sont des abréviations pour SENATVS POPVLVS QUE ROMANVS (le Sénat et le Peuple romain) mais cela ne sert en rien notre cause…

L’usure et les faiblesses de frappe peuvent fortement augmenter le niveau de difficulté de lecture. Par chance, des parties de légende peuvent être devinées en raison de leur fréquence d’utilisation. Par exemple, si vous examinez une monnaie sur laquelle P M est bien lisible, suivi d’une suite de lettres brouillées et enfin XVII COS VI P P, la partie illisible doit nécessairement se lire TR P, le résultat complet étant PM TR P XVII COS VI P P (Grand pontife revêtu de la dix-septième puissance tribunitienne, consul pour la sixième fois, père de la patrie).

La puissance tribunitienne peut aussi servir à dater exactement une monnaie. Prenez ce denier de Caracalla (figure 3). Les inscriptions PONTIF TR P III (Pontife revêtu de la troisième puissance tribunitienne) agrémentent le revers. Fils aîné de Septime Sévère (193 – 211), Caracalla (ainsi surnommé, de son vrai nom Marcus Aurelius Antoninus) est né le 4 avril 188. Il est nommé auguste en avril 198 et devient détenteur de sa première puissance tribunitienne. Il est co-empereur avec son père. Le 1er janvier 199 il reçoit sa deuxième puissance tribunitienne et elle fut renouvelée à chaque année jusqu’à sa mort en 217. Ce magnifique exemplaire frappé en 200 arbore le portrait très réaliste d’un enfant âgé de 12 ans.

DatationMonnaiesRomainesFigure3

Figure 3

Après Constantin (306 – 337) un nouveau titre apparaît: les lettres DN pour DOMINUS NOSTER (notre seigneur) précèdent le nom de l’empereur. Sachant cela, on ignore ces caractères et le nom devient lisible pour identification. Méthode originale et efficace, la répétition d’une lettre d’abréviation dénote le pluriel (sur les monnaies seulement, la langue latine faisant plutôt varier la désinence des mots). Ainsi, DDNN peut être employé au revers pour DOMINORVM NOSTRORUM (nos seigneurs) et parallèlement, AVGG dans PAX AVGG par exemple, est utilisé pour PAX AVGVSTORVM (la paix des augustes).

Il est bien beau de comprendre la signification des légendes et de dater de façon plus exacte les monnaies impériales, encore faut-il être capable de lire les caractères! Le fait de connaître quelques rudiments de l’alphabet latin aide sensiblement le collectionneur à lire les légendes. Il n’y a pas de U en latin: le V était utilisé autant pour la voyelle (devenue le « u » en français, se prononce « ou ») comme dans MVRVS (mur) que pour la consonne (devenue le « v » en français, se prononce comme notre « w ») comme dans SEVERVS (sévère). Le J n’existait pas non plus: le I était utilisé autant pour la voyelle (devenue le « i » en français, se prononce « i ») comme dans PONTIFEX (pontife) que pour la consonne (devenue le « j » en français, se prononce comme notre « y ») comme dans IVLIVS (Jules). Finalement, il n’y a pas de W et les lettres  K, Y et Z sont très rarement utilisées. Un petit supplément: le C (comme dans CAESAR) se prononce toujours « k », aussi surprenant que cela puisse paraître.

Il est fréquent de confondre une lettre avec une autre à cause du style. Attention à la lettre P qui a souvent la partie inférieure très courte et ressemble beaucoup à la lettre D. Le G et le C portent souvent à confusion. Le R peut être confondu avec P ou B. Les deux parties du M sont parfois éloignées l’une de l’autre ce qui fait qu’il est quelquefois difficile à interpréter. Un H presque fermé en haut peut être vu comme un A et inversement, un A ouvert fait voir un H. Il arrive aussi que la barre du A soit absente. Le E est parfois presque fermé et fait penser à un B ou à un F. Le I, le L et le T sont très semblables lorsque la barre du T est courte ou que les empattements sont longs. Les images de cet article permettent de visualiser ces effets.

Alors à vos pièces, prêts, partez!

Sources:

Michel Prieur et Laurent Schmitt – MONNAIES XIII vente sur offre. Paris, 2001.

David Van Meter – The handbook of Roman Imperial coins. Utica, New York, 2000.

Les monnaies de l’empire romain, plus près de nous que l’on imagine!

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les monnaies modernes ont telles ou telles caractéristiques et  d’où viennent-elles? Vous serez surpris d’apprendre qu’il n’y a pas eu grand changement au sujet des pièces de monnaies durant les deux derniers millénaires! Vous me voyez sans doute venir avec mes grands chevaux (tirant un chariot rempli de monnaies romaines!) et vous pourriez objecter que les techniques ont grandement évolué depuis. Peut-être, mais le résultat est à peu de chose près toujours le même. En ce qui concerne techniques utilisées aussi, on revient à la base préconisée par les maîtres de l’art sous l’empire romain (27 avant J.-C. – 476 après J.-C.) car les étapes de fabrication, semblables encore aujourd’hui  – avec quelques ajouts ici et là –  ne sont que de plus en plus raffinées et automatisées . Il faut mentionner qu’il y a eu une fort longue période (dès après le milieu du 3e siècle de notre ère jusqu’à la fin de la renaissance) que j’appellerais de régression et de stagnation, quant à la qualité du produit dont les numismates classiques sont si friands aujourd’hui. Cela n’était que partie remise car les connaissances et le désir d’atteindre une certaine perfection momentanément perdus furent retrouvés petit à petit à partir du 16e siècle lors des derniers soubresauts de la frappe au marteau dans les puissances économiques du temps comme La France et l’Angleterre.

Il y a moins de trois-quarts de siècle les monnaies d’or circulaient encore en Amérique et dans le monde entier. Il y a un peu plus d’un quart de siècle les monnaies d’argent aussi. Il n’y a pas si longtemps, des monnaies de cuivre ou en alliage de cuivre comme le laiton, qui contient une bonne proportion de cuivre, circulaient encore au Canada, aux États-Unis, en France et en Grande Bretagne notamment. Des pièces en bronze, un autre alliage de cuivre, circulent encore de nos jours. Sauf exceptions ce sont toujours les même métaux (or, argent et cuivre ou alliage de cuivre) qui ont servi à fabriquer presque toutes les monnaies depuis au moins 2000 ans. Durant l’empire en effet, Rome frappait le bronze et l’argent comme elle le fit au cours des deux derniers siècles de la république. Elle se mit à frapper le laiton à partir du règne d’Auguste. L’auréus d’or, qui n’était frappé que de façon sporadique pour des besoins spécifiques avant Auguste – au pouvoir depuis 43, seul maître en 31 et empereur de 27 avant J.-C. jusqu’à sa mort en l’an 14 après J.-C.– devint une monnaie officielle et fut frappé régulièrement depuis.

Un peu comme elle a varié au cours du 20e siècle, la quantité de métal précieux des pièces variait aussi à l’époque de l’empire. Par exemple, Auguste changea la proportion d’argent entrant dans la composition du denier de 95 à 90%. Après plus d’un siècle de stabilité  – excepté la période da la guerre civile de  68 à 70 de notre ère durant laquelle il est momentanément descendu à 80% –   le titre du denier ne commença à s’effriter que sous Hadrien (117-138) qui débuta la dégringolade en l’abaissant à 85%. Cela se poursuit avec Antonin le Pieux (138-161) qui le fixe à 80% et Marc Aurèle (161-180) qui continue le bal en l’établissant à 75%. Vers la fin de son règne, Commode (180-192) ne fit pas bande à part lorsqu’il l’amena à 70%. La situation se détériore encore plus sous Septime Sévère (193-211), quand plusieurs baisses successives le firent tomber à 50%. Pour des raisons différentes, les pièces décimales canadiennes qui étaient composées d’argent .925 (donc d’un titre de 92,5%) depuis leur création en 1858, sont passées en 1920 à un alliage fait de .800 argent et .200 cuivre. De plus, au cours de l’année 1967 certaines dénominations ont été frappées dans deux alliages différents soit .800 et .500 argent. L’année suivante ces mêmes dénominations étaient frappées en argent .500 seulement tandis que les autres monnaies d’argent se voyaient entièrement frappées en Nickel. Des changements semblables se produisirent aux États-Unis en 1965. Les problèmes de l’empire au 3e siècle après J.-C. et l’inflation qui en découla eurent pour résultat la frappe de monnaies plaquées et d’autres sans aucune trace d’argent.

Des similitudes se trouvent aussi dans d’autres caractéristiques physiques des monnaies d’argent. Le denier, monnaie très importante qui eut un poids théorique de 3.38 g. pendant près de deux siècles, est moins d’un gramme plus lourd que le 10 cents mais moins de 2,5 grammes plus léger que le 25 cents canadien en argent. De dimensions très pratiques, le denier, avec son diamètre qui se situe entre 17 et 19 mm se compare parfaitement avec le 10 cents, d’un diamètre de 18 mm depuis ses débuts. Le 10 cents américain faisait quant à lui 19 mm de diamètre en 1796, 18.8 en 1809 et fait 17.9 mm depuis 1837. L’épaisseur du denier sur la tranche est proche de celle des 25 cents canadiens et américains. Cependant le relief plus élevé sur les pièces antiques nous dicte que son épaisseur est au moins égale.

Les monnaies de l’empire, contrairement à celles de la république, portent pratiquement toutes un portrait sur l’avers comme sur la majorité des monnaies modernes. Le denier montrait la plupart du temps l’empereur couronné de lauriers mais parfois tête nue et presque toujours de même de profil, comme cela est le cas sur les monnaies que l’on connaît. Les pièces canadiennes arborent une tête laurée de la reine Victoria sur toutes les monnaies de 1858 et 1859 et sur les 5 et 10 cents jusqu’en 1901. Les pièces du début du règne d’Élisabeth II nous la montrent avec une couronne de lauriers de 1953 à 1964. Georges VI est tête nue sur une grande partie des monnaies émises sous son règne dans plusieurs régions du globe. Le buste de Georges III (1760-1820) est montré lauré, drapé et/ou cuirassé sur les pièces britanniques à son effigie, rien de nouveau là non plus, les romains élaborant des portraits laurés, drapé et/ou cuirassés très réalistes 18 siècles plus tôt!

L’utilisation de personnifications de contrées et autres allégories sur les revers des monnaies remonte  – vous vous en doutez –  au temps de l’empire romain. Les romains avaient beaucoup de dieux et de déesses dans leur panthéon. Un dieu pour la guerre, un pour la mer, un autre pour le fer et le feu, une déesse pour la famille, une autre pour la beauté et l’amour etc. Ils personnifiaient sur les monnaies des portions du monde antique devenues ou en voie de devenir province romaine: Roma (Rome), Germania (la Germanie), Pannonia (la Pannonie) et même Britannia (la Bretagne) qui apparaît entre autres sur un sesterce d’Antonin le pieux, assise sur un petit rocher, accoudée sur son bouclier et tenant une lance dans sa main gauche avec « BRITANNIA » en périphérie de 8 heures à 4 heures, légende identique à celle des pièces de cuivre de ce type émises de 1672 à 1967 en Grande-Bretagne. N’oublions pas la ligne d’exergue sous laquelle il y avait les lettres « S C » pour « SENATO CONSULTO » (avec l’accord du sénat) en lieu et place du millésime. La ressemblance est tellement frappante que cette monnaie ou une autre représentation de cette figure a nécessairement servi de modèle.

Les qualités (la clémence, l’indulgence, la libéralité, la noblesse, la patience, la piété, le génie, le courage etc.) et les espérances (l’abondance, l’équité, la fécondité, la fortune, la justice, la monnaie, la paix, la sécurité, l’espérance, la fertilité etc.) de l’empereur et du peuple romain étaient représentées sur beaucoup de monnaies sous la forme de personnages avec des objets symboliques qui aidaient à les reconnaître. Des représentations du genre se trouvent sur plusieurs types de jetons coloniaux qui ont circulé au Canada : La justice ou le commerce sur le demi penny de 1812 entre autres ou l’on voit une femme assise sur un ballot tenant dans son bras gauche une corne d’abondance remplie de fruit (très utilisée chez les personnifications romaines) et dans sa main droite une balance en est un exemple. Les jetons Leslie  & sons arborent une femme debout tenant une balance dans sa main gauche et une épée dans sa main droite. La légende nous indique que c’est soit la prospérité, la prudence ou la candeur. Sur les jetons « TRADE & NAVIGATION » de Nouvelle-Écosse on a une femme assise sur un ballot, tenant une petite branche d’arbre dans une main et dans l’autre un caducée (baguette de laurier ou d’olivier surmontée de deux petites ailes, et autour de laquelle s’entrelacent deux serpents) symbolisant la paix et le commerce.

Le degré de civilisation atteint par les romains et les innovations qu’ils ont apportées à la monnaie ne cessent pas de m’étonner. Les légendes dans la périphérie sauf dans la partie inférieure et les points sur le pourtour qui donnent un coté esthétique inégalé aux pièces de monnaies sont des principes qui étaient appliqués par les maîtres graveurs de l’antiquité. La langue latine sur les pièces canadiennes, britanniques et autres a été maintenue dans le monde occidental depuis la création des monnaies romaines. Les abréviations étaient abondantes dans la légende et certains mots étaient réduits à une seule lettre. De la même façon que de nos jours, le nom du monarque et ses titres faisaient partie de la légende. Prenez une pièce de Georges VI datant d’avant 1948. À l’avers vous avez : « GEORGIVS VI  D: G: REX ET IND: IMP: » ce qui donne : « GEORGIVS VI DEI GRATIA REX ET INDIAE IMPERATOR » et qui signifie : « QUE DIEU BENISSE GEORGES VI ROI ET EMPEREUR DES INDES ». Voici un exemple de légende sur une monnaie de Antonin le pieux: « IMP CAES T AEL HADR ANTONINUS AUG PIVS P P » ce qui donne : « IMPERATOR CAESAR TITVS AELIVS HADRIANVS ANTONINUS AUGUSTUS PIVS PATER PATRIAE » ce qui signifie : « EMPEREUR CAESAR TITVS AELIVS HADRIEN ANTONIN AUGUSTE PIEUX PERE DE LA PATRIE. Enfin, l’exergue, partie inférieure en retrait dans le champ et séparée du type par un trait au revers n’est pas plus une invention moderne que le reste. À l’époque on y mettait parfois une partie de légende ou des marques d’atelier.

En conclusion, nos monnaies et leurs caractéristiques nous viennent tout droit de l’antiquité, grâce au produit du travail de qualité exceptionnelle laissé par les civilisations romaines, mais seulement après avoir essuyé un recul important au moyen âge (476 – 1453) et même avant. Le portrait très rudimentaire  – lorsque présent, parce que presque disparu –  et les types fort simples souvent seulement formés de croix et des petits disques bien ordinaires le démontrent clairement. Le produit des ateliers de monnaies repris du poil de la bête après la renaissance lorsque le maître graveur et les autres employés de la monnaie, sous l’influence du directeur ou de d’autres fonctionnaires de l’État, se mirent à appliquer à nouveau les principes utilisés sur les monnaies de l’empire. Peut-être est-ce parce que c’est à cette époque que commence à se développer véritablement la numismatique, et qu’en les étudiant, les chefs d’États se sont rendu compte qu’elles étaient tout à fait représentatives de ce qu’un morceau de métal de bon titre, de bon poids, de bonne dimension et d’un très beau côté artistique doit être pour avoir une monnaie forte, stable et acceptée de tous.

Les origines des monnaies de l’empire romain

Le titre aurait pu être « Les origines de la monnaie », tout simplement, mais mon but étant de faire une série d’articles sur les monnaies de l’empire romain, et plus spécifiquement de Auguste, le premier empereur (27 avant J.-C. – 14 après J.-C.) jusqu’au  début du 4e siècle après J.-C., je vais tenter de vous faire connaître non seulement les moyens d’échange et monnayages à l’origine des monnaies tels que nous les connaissons, mais aussi comment le système monétaire de l’empire romain a été façonné à partir d’origines totalement indépendantes de celles des autres monnayages, bien que ses derniers l’aient grandement influencé.

Une pièce de monnaie peut être définie comme étant un morceau de métal précieux frappé et portant une marque, un type ou une inscription indiquant qu’elle a été émise par une autorité qui en garantit son poids et sa pureté. Des traces de moyens d’échange plus primitifs qui ont précédé les monnaies telles qu’on les connaît aujourd’hui ont aussi survécu aux ravages du temps. Le troc, qui avait lieu lorsqu’une nécessité disponible était échangée par son propriétaire contre une autre nécessité dont il avait besoin, devenait souvent difficile quand il n’était pas si aisé de fournir la marchandise immédiatement : Bien des problèmes pouvaient survenir.

C’est probablement la raison qui a poussé les gens de l’Antiquité à se servir de moyens d’échange tels que des bovins, des moutons et des instruments de boucherie qui devinrent bientôt – le bétail surtout – des standards de valeur. Par exemple, au 5e siècle avant J.-C les romains devaient payer leurs amendes (lire peines pécuniaires édictées par la loi) en tête de bétail. Le mot « pécuniaire » vient du mot latin « pecus » qui signifie troupeau ou bétail et le mot français « salaire » vient du latin « salarium » (ration de sel), ce qui laisse supposer que le sel était probablement aussi un autre standard de moyen d’échange.

La transition vers une société d’agriculture de plus en plus florissante, avec les nombreux produits de consommation qu’elle engendrait, et par le fait même, les besoins qu’elle créait, a amené les membres des communautés à réfléchir sur des moyens d’échange plus commode que le bétail, qui n’était pas très pratique. Le besoin de numéraire (de « numerare », compter) s’est vite fait sentir. Rome, dont la date de fondation se situe entre 754 et 752 avant J.-C., devint la puissance dominante du centre de l’Italie au cours du 4e siècle avant J.-C et fut contrainte de trouver le moyen de faciliter les échanges. Abondant en Italie centrale, le bronze que les romains utilisaient à d’autres fins depuis longtemps devint l’étalon de référence et commença à être utilisé comme méthode de paiement dans les échanges commerciaux.

Au début, des morceaux de bronze irréguliers et sans forme précise (« AEs rude ») étaient coulés dans ce but. Par la suite, vers 335 avant J.-C., ils coulaient des barres rectangulaires ou lingots, qu’ils échangeaient d’après leur poids. Environ un demi-siècle plus tard – probablement sous l’influence des monnaies grecques, faites en argent et inventées depuis des siècles déjà, vers 650 avant l’ère chrétienne – ces barres furent remplacées par des séries de monnaies massives dont le nom pourrait être traduit par gros bronze (« AEs grave »). Leur épaisseur mesurant presque autant que leur diamètre, et coulées, elles aussi, en raison de leurs dimensions, elles n’étaient pas très commodes à transporter car la plus grosse pièce, l’as libral, comme son nom l’indique, pesait effectivement une livre romaine, soit 324,72 grammes.

Comme vous le constatez, les monnaies romaines sont apparues assez tardivement et ont une tradition monétaire entièrement indépendante des autres monnayages, le métal et la manufacture étant très différents. Ces monnaies, si on peut les appeler ainsi, portaient seulement des motifs simples. L’avers est au type de Janus, le dieu dont les deux visages opposés symbolisent le début et la fin de l’année, nous permet de penser que janvier, le premier mois de l’année n’a pas été nommé ainsi par hasard ! Au revers se trouve une proue de navire, symbole de puissance sur les mers. On y ajoutait des traits verticaux pour indiquer les unités en livres et des globules pour les unités en onces. Il est aisé de comprendre d’où viennent les unités de mesure de poids en livres (abréviation lb.) et en onces lorsqu’on constate qu’elles puisent leurs sources dans  les mots latins « libra » et « uncia ».

La livre romaine se divisait en 12 onces – sans doute par commodité car malgré sa petitesse ce nombre est divisible par plusieurs facteurs – et il fut très facile de créer des subdivisions sans obliger des calculs compliqués. L’as libral, l’unité à partir de laquelle le système monétaire romain va se développer était la monnaie étalon. Les dénominations de cet imposant monnayage étaient des multiples ou des fractions de l’as libral. Un dupondius valait 2 as, le tressis ou tripondius valait 3 as, le quincussis pour 5 as et le decussis quant à lui, 10 as. Les divisionnaires se répartissent comme suit : le dodrans (3/4 de livre ou 9 onces), le bes (2/3 de livre ou 8 onces), le semis (1/2 livre ou 6 onces), le triens (1/3 de livre ou 4 onces), le quadrans (1/4 de livre ou 3 onces), le sextans (1/6e  de livre ou 2 onces) et l’uncia, 1/12e de livre ou 1 once. Pour compléter le tableau ajoutons la semuncia (1/2 once) et le quartuncia ou quart d’once.

Quelques-unes une de ces dénominations telles que le dupondius (2 as), l’as, et le quadrans (1/4 d’as) seront conservés pendant environ 5 siècles, soit plus de 2 siècles après le début de l’empire pour les monnaies de cuivre, de bronze ou de laiton, bien que, comme nous allons le voir, le poids de l’as va « fondre » jusqu’à ne peser que 1/30e de livre sous Auguste. Semi-libral (au poids d’une demi livre) avant 211 – car il avait commencé à déprécier au début de la seconde guerre Punique (vers 221–201 avant J.-C.) – l’as poursuit sa dégringolade par dévaluations successives et très vite, à cause de cette guerre contre Carthage, son poids va diminuer pour n’être qu’oncial (au poids d’une once) à la fin des guerres Puniques. Il sera stabilisé plus tard au cours du 2e siècle avant J.-C. sur l’étalon semi-oncial (1/2 once ou 1/24e de livre) avant que Auguste, lors de sa réforme du monnayage le fit passer d’une taille de 1/24e de livre à 1/30e de livre pour un poids théorique de 10.824 g.

Il est très intéressant de pouvoir calculer le poids théorique des pièces. Cela est possible grâce au grand nombre de spécimens survivants et à la connaissance du poids de la livre romaine mentionnée plus haut à 324,72 g. Je me demandais comment les Européens pouvaient connaître cette valeur de façon aussi précise. L’explication pourrait bien se trouver dans le fait que La livre romaine qui fut introduite en Gaule resta en usage en France jusqu’à Charlemagne, roi des Francs (768–814) et empereur d’occident (800–814) qui fit passer la livre mérovingienne de 325,63 g. à 407,94 g. Les documents traitant de ce changement doivent contenir de précieux renseignements car la précision de ces données est tout à fait remarquable.

Au milieu du 3e siècle avant J.-C., la commodité plus grande de l’argent avait enfin été constatée et les didrachms, les plus anciennes monnaies d’argent romaines, furent fabriquées sur le modèle des monnaies grecques de cette époque pour circuler dans les régions ou ces monnaies étaient utilisées. L’usage de l’argent grandit et après la première guerre Punique (265–241 avant J.-C.) il devint le métal le plus utilisé chez les romains.

Réorganisé en 211 avant J.-C., le système monétaire romain connaît un grand changement : les pièces ne sont plus coulées mais frappées. Le denier, pièce d’argent d’environ 18 mm de diamètre est créé avec un titre de 95% et une taille à 1/72e de livre, pour un poids théorique de 4.51 g. Celui-ci devient sans contredit la pièce maîtresse du monnayage. On crée aussi le victoriat (16 mm de diamètre), de même métal et titre mais taillé au 1/96e de livre pour un poids théorique de 3.38 g. Il pèse ¾ de denier ou 3 scrupules au lieu de 4 (1 scrupule = 1,1275 g.). Le quinaire, en argent lui aussi vaut la moitié d’un denier (1/144e de livre) et pèse 2.26 g. Le denier connais très tôt une petite dévaluation peu après 207 avant J.-C., passant d’une taille de 1/72e à 1/82e de livre, nous amenant à calculer un poids théorique de 3.96 g.

En 136 avant J.-C. le denier, qui valait 10 as depuis sa création, est augmenté à 16 as sans aucune altération de poids ni de titre ! Vers 100 avant J.-C., après une période durant laquelle les deux valeurs sont en conflit, celle de 16 as l’emporte. Cela n’est rien comparé à ce qui va suivre. Dès 122 avant J.-C, en partie à cause de, l’établissement de nombreuses communautés sur des nouvelles terres, mais aussi en raison du nombre croissant de colonies étrangères, d’importantes émissions de monnaies avaient été nécessaires. Pour pallier la demande, le Sénat, qui contrôlait le monnayage, avait commencé à frapper des pièces de moins bon aloi – et même des deniers plaqués – et ce parmi celles de bonne qualité…

Cette pratique, très répandue durant la guerre sociale de 91–89 avant J.-C. (conflit entre Rome et ses alliés italiens) amena la confusion et eût pour résultat d’engendrer l’inflation car personne ne pouvait dire ce qu’il possédait réellement et la confiance du public fut gravement ébranlée. En 87 avant J.-C. l’État se déclarait lui-même en faillite et ordonnait que toutes les dettes soient payées au quart de la valeur. Il semble que tout rentra dans l’ordre par la suite, le denier étant frappé de nouveau selon les normes. Hormis ce désastreux épisode du dernier siècle de la République (vers 509–27 avant J.-C.) le denier n’a été altéré d’aucune façon avant que Auguste ne diminue le titre des monnaies d’argent. Le denier et le quinaire, qui conservèrent leur poids, seront les principales pièces d’argent de l’empire jusque sous Gordien III (238–244).

Sources:

Michel Prieur et Laurent Schmitt – Monnaies XIII. Paris, 2001.

Encyclopedia Britannica. Chicago, 1961.

Grand Larousse Encyclopédique. Paris, 1960.

Nouvelle Encyclopédie du Monde. Paris, 1962.

Christine Masson – Les Monnaies. Paris, 1977.

Philip Grieson – Monnaies et Monnayages, Paris 1975.

Burton Hobson – Je collectionne les monnaies, Montréal, 1983.